Une saison des pluies au Niger

Wayno, laabu, kayna beena hari : Kaydiya Niger ra (Le soleil, la terre, un peu d'eau du ciel : une saison des pluies au Niger) De passage au Niger pour quelques mois, quelques petits bouts de vie d'ici

Tuesday, May 08, 2007

Derniers échos

Voilà, il a fallu des mois mais la boucle se clôt – un peu plus.

Karim, Hamidou et Maître Barka ont enfin chacun donné signe de vie. Tout en ellipses, leur message respectif me rappelle combien une visite serait le seul moyen de partager effectivement quoi que ce soit de plus qu’un trait d’union.

Il fait sans doute horriblement chaud, à peine une vague fraîcheur pendant la nuit lorsqu’on dort dehors.

Chez les chiffonniers de Bruxelles - « aux Petits Riens » - Laurent, du Bénin, et Omar, du Niger, travaillent aux étagères de tri. Dans la pièce voisine du hangar, je bricole une demi-journée chaque semaine sur ma paillasse. Parce qu’ils savent que j’ai un peu vu leurs pays du dedans, ils me ramènent volontiers de l’autre côté du tropique en me faisant partager leurs salutations à rallonge et leurs plaisanteries de cousinage. Omar m’apprend quelques nouveaux mots de Djerma.

J’ai appris d’Aubagne qu’un volontaire doit repartir 6 mois pour poursuivre le travail que j’ai engagé ; le recrutement est en stand-by.

Il est toujours difficile de sortir d’une histoire à laquelle on tient.

Monday, February 26, 2007

Il est temps ! Un dernier message pour clore ce petit bout de toile.
Après 6 mois de ventilateur et de chasse au sable, c’est de ne pas laisser entrer la grisaille qu’il s’agit ici désormais. L’hiver est presque passé en catimini à Paris, plusieurs pages se tournent et il ne faudrait pas laisser celle-ci en travaux.
J’aurais voulu poster un épilogue à cette aventure, mais celui-ci tarde à prendre corps, ne l’attendons donc plus.

Quelques nouvelles éparses de mon projet décortiqueuses / pompes / jatropha /entreprenariat social qui peine à naître… ceux que ça intéresse ont trop à faire avec leurs propres chantiers, les cultures de contre-saison, la chaleur qui revient, les micro-crédits qu’il va falloir rembourser, les pépinières-écoles, les nouveaux puits…
Ici, bien au nord du tropique, le sujet n’a pas soulevé les foules, et la soutenance est loin… Restent quelques liens vers une histoire, dont
http://www.riaed.net/IMG/pdf/3-Etude_de_cas_villages_bord_du_Niger.pdf et beaucoup de souvenirs. Et un petit extrait du Monde en coïncidence : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3228,36-865948,0.html
Ceux que je côtoyais à Niamey (et que ça n’intéresse pas) poursuivent leur propre chemin et se portent bien, semble-t-il, accoutumés aux cahots et à l’arbitraire.
Silvie agite sporadiquement un menu mouchoir depuis Prague, vu d’ici il semble bien gris. Bernard reste assidu dans ses brèves et Paula dispense des compléments précieux en pointillés. Mais Karim ne m’a pas raconté la Tabaski – ni rien du tout d’ailleurs. Est-il resté à Niamey ? Reparti au Burkina ? Oserai-je demander des nouvelles par e-mail à Hamidou, alors que lui non plus de donne pas signe de vie ? Salifou et Moustapha ont-ils augmenté l’enveloppe de crédit à l’élevage et fait vacciner les chèvres pour prévenir les drames stupides ? Le bébé de Vanessa est-il né ? Les femmes de Bébatan ont-elles dépassé leurs rivalités de quartier pour cultiver ensemble ? Aïssa et Moussa ont-ils pu mobiliser les politiques, obtenu les appuis nécessaires et lancé le projet plates-formes au Niger à l’image du Mali ? Monsieur Ba est-il parvenu à inculquer les techniques de traitement biologique à Sounga Dossado ? Idrissa a-t-il ouvert son resto à Zinder ? Tout le monde a-t-il un foyer amélioré en argile à Sawani ? Zina se plaît-elle au Sénégal, et Issoufa à Lyon ? Bibata a-t-elle contribué à calmer les rancœurs à la mine d’Arlit ?
Barka me manque et je me venge en délaissant le petit Biram – ajoutant l’absurde au désarroi.

Bref, ça finit un peu en queue de poisson. Plus de photos, l’histoire continue de son côté sans témoins.

Je n’ai pas encore oublié ce que veut dire un cœur de plomb, faire confiance a priori, prendre toujours du temps pour être ensemble, vouloir pour soi mais pas à la place des autres, comprendre combien c’est difficile et s’obstiner pourtant, être en rage face à l’injustice. Mais les aide-mémoire réguliers sont mille fois bienvenus.
Les portes et les fenêtres belges sont-elles mieux calfeutrées pour endiguer la torpeur, le renoncement et la fuite rampants ? Toujours dubitative, j’emporte le balai à Bruxelles, pour résister vaillamment aux tentatives d’infiltration.

A chacun qui lit : Merci d'avoir partagé avec indulgence ce petit bout de chemin.

Friday, December 01, 2006

Le petit Biram est bien arrivé lundi. Moi aussi. Le bilan sanguin dit que je n’ai ni maladie tropicale, ni carence préoccupante. Les copains sont là et prêts à partager du temps. Florent fait de son mieux pour mettre son stress de côté et partager un peu de temps calme le soir ensemble à la maison. On discute beaucoup, ça apporte énormément. Tout va bien.

Pourtant c’est si difficile… De voir tout le monde courir, faire vite, regarder ses pieds, froncer les sourcils, soupirer, oublier que les autres autour sont aussi des personnes, parce qu’on n’a pas le temps, pas que ça à faire, qu’il y a tant de monde… de deviner que si peu de gens ont vraiment l’impression de choisir ce qu’ils font de leur journée, alors qu’en théorie on a tant de liberté de choix dans nos pays…

A Niamey j’étais toujours un peu décalée – c’était normal et tout le monde l’admettait fort bien : avec une pareille couleur de peau, que voulez-vous ? - mais ici, avec mon air très « comme tout-le-monde », sera-t-il possible de suivre mon chemin un peu cahoteux sans être condamnée pour n’avoir pas voulu jouer avec les mêmes règles que chacun, pour avoir « décroché » du système ? Sera-t-il possible de ne pas oublier ce que j’ai appris pendant 6 mois pour continuer à faire vraiment ce que je juge important, plutôt que ce que la facilité et la norme indiquent comme piste par défaut ? Comment s’intégrer tranquillement avec ses différences sans se sentir jugé, catalogué…

Ces questions ne s’appliquent pas qu’à moi, loin s’en faut. Et peut-être d’ici quelques mois serais-je rentrée parfaitement dans le « moule », et ces questions auront-elles disparu. Qui vivra verra.

La fin de mon séjour en Afrique de l’Ouest a été marquée par une visite au Togo. J’y étais dans un cadre formidable sur tous les plans, et les conversations passionnantes qu’on m’y a offertes valaient à elles seules le voyage. Je sais désormais que le fatalisme n’est pas l’apanage des pays musulmans.

Au retour j’ai rencontré Ibrahim - à côté de moi dans le bus.

Il vient du bord du fleuve, entre Ayorou et Tillabéri ; il est Sonrhaï. Très jeune, il est parti en exode gagner sa croûte ; d’abord il allait chercher des voiture à Cotonou pour les revendre au Mali. Mais ce n’était pas assez lucratif pour lui alors il est devenu indépendant.

Il a la double nationalité : Nigérienne et Malienne.
Tout simplement parce que lorsqu’il s’est présenté au poste de contrôle, disant qu’il avait perdu ses papiers, on lui a refait l’intégrale mais comme s’il était… malien (la culture et la langue Sonrhaï sont implantées dans les deux pays, et Ibrahim parle bien le Bambara).

Depuis quelques temps, il travaille à Lomé. Il est négociant. Il vend différentes choses, selon les opportunités : parfois des vêtements, des chaussure de sport venues de Dubaï ou de Chine, mais en ce moment surtout des matériaux de construction (du sable…) venu lui aussi…. De Chine !

Il me dit qu’avec le coût de la vie chez nous, il ne voit pas bien ce que peuvent croire ceux qui risquent leur vie pour tenter d’immigrer chez nous. Quil vaut mieux se lancer en Afrique de l’Ouest…
Il a bien raison. Mais combien pensent comme lui ?

Les artisans de Château 1.

Je suis de retour en France depuis 3 jours maintenant. Et j’ai bien plus la fièvre de retrouver chacun, en face à face, que de continuer à discourir en pianotant face à mon écran. Néanmoins il faut encore au moins une petite analepse.

Juste avant de partir… il y a eu la vente bien compliquée de la moto, les adieux « mine de rien » à Barka et Karim entre autres, la distribution de tout ce qui avait plus d’utilité à Niamey qu’à Paris (qui veut une moustiquaire ? un économe ? des tongues vertes en plastique ? des rideaux rouges ? une sacoche HEC ? de la javel en cachets effervescents ? un demi pot de café lyophilisé ? 5 livres de poche hétéroclites ? ), la quête des derniers justificatifs pour la comptabilité le l’ONG…

Et puis, quelques heures avant le départ, tout était enfin terminé. Paula m’a accueillie chez elle avec ma grosse et ma petite valise, mon Biram, mes 2 revues pas encore lues. Après une heure de bavardage, j’ai réalisé que je n’étais toujours pas allée faire un tour dans les boutiques des artisans du quartier où j’habitais. J’avais toujours dit « un jour » mais je craignais tant les assauts de ces marchands toujours sans le sou que je ne m’étais en définitive pas risquée à entrer voir…

Et il fallait que j’achète un petit cadre à photo pour Silvie ; une bonne raison de se jeter à l’eau.

Alors j’arrive au carrefour de « château 1 », salue le Touareg devant la boutique dans l’angle, il me prie d’entrer « même seulement pour le plaisir des yeux », j’accepte. Il me décrit les bijoux suspendus : qui les fabrique, qui les porte, quand et pourquoi, quels sont les symboles sur les pendentifs en nickel… je sors de là les mains vides mais les yeux et les oreilles remplis de toutes ces merveilles. Ils sont 5 à m’attendre à la porte. Je promets que je viendrai voir chacun, aujourd’hui j’ai du temps (j’étais réputée dans ce quartier pour avoir toujours du travail et pas le temps pour boire le thé et marchander).
Boutique suivante : artisanat du cuir. Le vendeur m’explique les différentes techniques, me montre les différents outils, m’indique où chaque objet a été fabriqué. Boutique suivante : bijoux et cuirs. J’apprends à différencier les bijoux et ornements touaregs de leur homologues bororos. Ce n’est pas très difficile en somme. Je découvre les vertus nettoyantes du khôl – indispensable dans le désert, comme collyre contre les irritations ou pour éliminer le sable dans les yeux… boutique suivante. Cuir et vannerie. J’apprends quelles vanneries sont l’ouvrage des haoussas et lesquelles sont faites par les Touaregs d’Agadez. Je découvre que si les touaregs dont des porte-clefs, ce n’est pas que pour les rares touristes : c’est avant tout pour porter leurs clefs, qui ne sont pas celles de leurs demeures puisqu’ils n’en ont en général pas, mais celles des sacoches que transportent leurs chameaux (enfin dromadaires). Boutique suivante : sculptures diverses. D’ici et d’ailleurs. De bois, de laiton, de corne. Et encore, et encore.

Je reviens éberluée : ces marchands sont pour la plupart aussi artisans ; ils ne fabriquent toutefois en général qu’1 ou 2 objets parmi tout leur étal. Mais ils connaissent toute l’histoire que chacune de leurs autres marchandises. Jusqu’à la provenance des matériaux.
J’ai finalement dans mon sac une pileuse en bois sombre, un peigne d’ébène et le petit cadre pour Silvie. Et je suis reconnaissante de cette heureuse inspiration qui m’a permis de ne pas quitter le Niger sans avoir vu tout ça.

Friday, November 24, 2006

Il est vraiment né dans la douleur !
180 pages pour tenter d’éclaircir les énigmes de l’accès à l’énergie pour les pauvres, qui, en définitive, me tracassaient depuis des années … un mémoire de « thèse pro » un peu ballonné, un peu ennuyeux, qui a néanmoins eu le mérite d’être quelque peu exorcisant.
Après des semaines d’apnée au Niger à ne guère faire que compulser, analyser, synthétiser, échafauder et rédiger du matin au milieu de la nuit, c’est finalement au Togo que la version informatique enfin finalisée a vu le jour. Le périple du document s’est achevé vendredi sur le plateau de Jouy, avec 5 exemplaires reliés grâce à Florent. Histoire d’un travail d’équipe semé d’embûches – pas forcément là où je les attendais.

En définitive, l’examen d’une bonne trentaine de retours d’expérience de projets d’accès à l’énergie, sur tous les continents, m’ont menée sans casse-tête majeur à des conclusions assez consensuelles. Le retour de terrain et les entretiens avec les professionnels de la microfinance, du développement agricole, de l’éducation… tout permettait de bâtir un mignon recueil de « leçons de l’expérience / recommandations » bien charpenté. Qui scande les sempiternels mots d’ordre : information / formation / innovation / organisation / accès aux moyens techniques et financiers…
Et puis j’ai relu Vers un monde sans pauvreté, un des livres de Yunus (pour les originaux qui ne verraient pas de qui je parle, je vous pardonne mais c’est la dernière fois, filez sur Google ou sur Wikipédia !). Où il redit l’esprit d’entreprise des pauvres, leur connaissance très fine de leurs problématiques et des solutions à mettre en œuvre pour y répondre (s'ils en avaient les moyens), leur aptitude à sortir de la pauvreté grâce au crédit, individuellement et sans besoin de formation, d’accompagnement ni de technologie, leur capacité à économiser et à prendre de justes décisions sans que la faim ni le désespoir n’en entravent la rationalité…
Et je me suis remise à douter. J’avais l’impression d’avoir vu de mes yeux le contraire. J’avais pratiquement écrit le contraire. Et je me retrouvais donc dans ce paquet des sceptiques frileux et myopes que Yunus condamne avec tant de véhémence. Je n'imagine pas remettre en cause l'analyse qu'un prix Nobel a faite des gens de son pays.

Bref, je suis parvenue à tirer des conclusions assez fermes – et aujourd’hui pourtant j’ai encore bien des doutes quant à leur validité.

Outre le fond, la forme ont aussi causé des difficultés inattendues : les délestages de 4 à 6h par jour au Togo qui rendaient délicat l’usage de l’informatique, le transfert par mail du document finalisé qui n’a jamais réussi de Lomé (finalement c’est par notre connexion déficiente de Niamey à mon retour que j’ai pu faire parvenir le fichier à Florent), et enfin l’édition… En dépit de toutes les précautions prises, Florent s’est retrouvé avec une machine du genre syndicaliste réac’ qui refusait de dépasser la cadence de 2p/min, au chevet de laquelle il a par conséquent dû passer la nuit… comme quoi les limites technologiques ne sont pas le propre de Niamey, loin s’en faut !

Toujours est-il que le bébé est né, que c’était une vraie délivrance et une page qui se tourne. Ouf.

Wednesday, November 08, 2006

Procrastination avérée.

Depuis le départ de Florent, je ne sors plus guère. Un peu de jogging le matin tant qu’il fait frais, occasionnellement. L’aller-retour jusqu’au bureau où Vanessa m’accueille, le marchand de fruits et légumes en route, la vendeuse de riz. Non que je sois tombée dans une mélancolie profonde à tendance autiste, seulement que je me consacre en quasi-exclusivité à l’écriture de mon mémoire, quoique fort laborieusement et avec une lenteur induisant un retard marqué sur mon planning initial (2 semaines environ). Ma maladie serait plutôt la procrastination (consulter wikipédia si besoin !) ou « syndrome de l’étudiant » au début de chaque section, qui me conduit à peaufiner des heures le paragraphe précédent au lieu de poursuivre, alors que je sais que le temps presse. La meilleure preuve en est que j’écris cet article, en dépit de l’urgence d'en finir… Mais trêve de narration nombriliste, nous sommes au Niger.

Mes fenêtres sur le monde qui m’entoure sont toutes étroites, si bien que mes aventures manquent d’intérêt, de même que mes réflexions profondes (d’où ce calme plat électronique prolongé). Ceux que ces dernières intéresseraient tout de même pourront lire quelques unes des 150 pages de mon mémoire, tout ce que je pense de ce pays n’y est pas dit mais beaucoup se laisse aisément percevoir.

Karim est mon principal contact local, et ses aventures relatées presque quotidiennement constituent mon feuilleton favori (sincèrement, c’est d’un tout autre niveau que ce que la télé diffuse ici).

Avec mon entêtement habituel et mon refus de l’injustice quelque peu infantile, j’ai fini par le persuader lui aussi qu’il ne peut pas s’en tenir à se désoler de son sort. Entre quelques coups de main aux copains et voisins, pas payés, quelques dépannages délicats pas payés pour les garagistes du coin, quelques courses pour remplacer un copain taximan fatigué (… eh non, pas payées… heureusement il ne lui demande pas de mettre de l’essence…), quelques commissions pour sa mère (pas payées… mais elle au moins le nourrit), quelques vidanges pour ma moto (promis-juré, moi je le paie, mais de là à constituer un revenu significatif, il y a du chemin) et des heures passées à boire du thé et à causer (quand il a de quoi payer le sucre), il aurait un peu tendance –lui – à se laisser aller à une certaine mélancolie qui n’est pourtant pas dans sa nature.

Il y a de quoi s’indigner : alors que ses compétences font de lui un « consultant mécanicien » (on vient le chercher quand on ne sait pas solutionner une panne, et lui y parvient toujours), qu’il possède une boîte à outils de compétition toute neuve (merci Florent), qu’il a l’esprit d’entreprise (cas d’exception dans ce pays), qu’il est serviable et honnête (ce qui explique peut-être son insuccès)… pas moyen de trouver un emploi solide. Est-ce parce qu’il est rêveur ?

A force d’y croire moi-même, je lui ai mis dans la tête qu’il devrait bien trouver le moyen de monter son activité, puisque les autres sont trop bêtes pour profiter de cette main-d’œuvre d’élite. Mais monter son propre garage et réussir à survivre une année est plus qu’une gageure ici. Alors il a postulé pour devenir chauffeur dans les quelques sociétés publiques de la place ; on a dit à sa mère venue se renseigner de l’avancement du dossier que c’était en cours, mais que de toute façon on avait reçu du ministère la liste des prochains embauchés alors… (pas de bras – pas de chocolat ; pas de piston, pas de relations – pas de fonction).

Il s’est penché sur la possibilité de devenir taximan (j’ai protesté, sa mère aussi), tout en reconnaissant que compte tenu du prix de l’essence et des redevances quotidiennes, pouvoir assurer seul l’entretien du véhicule ne suffirait peut-être pas à assurer la rentabilité de l’affaire sur le long terme. La BRS (« Banque Régionale de Solidarité » créée par l'UEMOA pour « soutenir les couches les plus défavorisées de la population dans ses activités génératrices de revenus », institution bancaire recommandée par mes soins parce que la seule, selon ma connaissance du paysage local de la finance sociale, à avoir l’assise financière suffisante pour accorder des prêts long terme en milieu urbain) – la BRS donc lui avait d’ailleurs confirmé le verdict, en lui disant qu’à la rigueur, on pourrait étudier la possibilité de lui accorder un crédit pour monter son garage – mais que pour acheter un taxi, il n’en était pas question.

Alors… il s’est rappelé qu’il sait aussi faire la cuisine. Et qu’il a une bonne tête. Et que tout le monde le connaît dans son quartier. Et qu’il y a un collège et deux écoles. Et que sa mère a un vieux frigo dont elle ne se sert pas, et un réchaud de secours qu’elle pourrait lui prêter. Et qu’il pouvait donc… ouvrir une « buvette ». Entendez « petite restauration de rue ». Je fronce les sourcils m’imaginant lui barbouiller l’enseigne : « chez Karim, le gentil mécano-cuistot ».

Il est allé voir un menuisier et lui a demandé un devis pour une cabane avec comptoir, tout juste le strict nécessaire pour se lancer : restauration de rue, certes ; mais tout de même, il faut protéger le frigo.

Et il est retourné retourne à la BRS, avec son CV de mécano, son permis poids lourd, sa bonne tête, son devis, et sa mère. Il a raconté son histoire et son projet ; sa mère a témoigné en sa faveur quant à sa capacité à mitonner correctement, et même proposé de mettre une baraque en caution si besoin était.

Rien n’y a fait. Ils lui ont demandé… un bulletin de salaire.

Pour une banque censée « soutenir les couches les plus défavorisées de la population dans ses activités génératrices de revenus »… Une histoire de fous. Karim pourtant si calme n’a pas pu se retenir : « Franchement, vous croyez que si j’avais un bulletin de salaire, je viendrais vous demander un crédit pour ouvrir une buvette ? »

Pour information, il demandait 150 000 FCFA – ce qui correspond très exactement à deux cent vingt huit euros et soixante sept centimes. Bien que Papa m’ait recommandé de ne jamais prêter de l’argent à un Africain (ce que je peux comprendre, au su du niveau local de prévalence du risque), Karim sait que s’il trouve au moins la moitié, je lui prête le reste. Mais il doit se débrouiller pour la première moitié.

Ce soir, je lui ai donné les coordonnées d’une mutuelle de microfinance.

Saturday, October 14, 2006


18 jours de partage ont pris fin hier.

Une période fugitive et longue, intense, de découvertes et de perplexité, de complicité et d’indignation, d’ouverture et de coupure du vaste monde.

Florent m’a accompagnée partout. Au bureau où je n’ai plus vraiment une place, à l’atelier de développement de technologies appropriées au monde rural, à la banque où on attend deux fois pour son retrait, à la piscine de Paula et Bernard qui nous accueillent avec tant de bienveillance, au supermarché où on achète les mangues séchées, aux services agricoles de l’Etat qui désespèrent de leur impuissance et de pouvoir compter les initiatives privées dans chaque filière sur les doigts d’une seule main, chez Karim et Hamidou où l’amitié est douce mais le chômage des jeunes ronge le quotidien, à la FAO où l’accueil est cordial et tout semble possible (sur le plan des boutiques d’intrants tout du moins), à la laiterie et dans ma chambrette spartiate en partageant le petit banc (faute d’autre siège), chez Monsieur Ba et dans les villages du bord du fleuve pour une semaine d’enquêtes de terrain,

au musée où les artisans rivalisent d’habileté pour mettre les 21 modèles de croix d’Agadez en bouches d’oreilles et où les vaches d’exposition ont les plus grosses cornes que nous avions jamais vues,


les merveilles du quartier des artisans au musée

au centre musical avec le Biram dans les bras, en balade sur un plateau rouge pelé, et dans d’autres aventures encore.
Jamais je n’avais senti mon existence, mes préoccupations, mes espoirs et mes doutes perçus aussi intimement. Une parenthèse d’exception pour illuminer une aventure solitaire…

Pour profiter du patrimoine local hors de l’enceinte du musée, nous nous sommes délectés de l’historique de villages relaté par les chefs, avons partagé une soirée au centre culturelavec de nombreux jeunes musiciens de la région, entre fête, amertume, colère et espoir ….
En gastronomes qui ne dédaignent pas la frugalité, nous avons apprécié les savoureuses brochettes de zébu (dites « bœuf », c’est juste la variante régionale) dans la cour d’un « maquis » au bord du fleuve, goûté le capitaine local en cuisine exotique (en tajen libanais au tahiné et au citron, et aux légumes façon asiatique), bu de tous les yaourts liquides qui sont légion ici, avalé à la sauvette entre deux entretiens de groupe du poisson-éléphant frit, savouré des carbonades flamandes, dégusté les pains aux raisins de la boulangerie les Lilas, dévoré les doungouris (niébé), le « riz-macas-sauce » et le concombre cuit de Bibata (Madame Ba)… pas de famine pour nous, même si Florent est peut-être reparti un peu plus léger en définitive…

La pluie est tombée au moment du départ de l’avion, probablement la dernière de la saison, alors que les nuages n’avaient plus daigné baigner le sol de Niamey depuis des semaines. Une page est tournée.

Il faut maintenant synthétiser les enquêtes, monter le projet, écrire mon mémoire.
Je reste avec mon cœur de plomb, un vide vertigineux qui prend à la gorge, et deux boîtes de thé fin pour laver tristesse et lassitude.



Monday, September 18, 2006

Entre vraie vie et politique

(Samedi 16/09) Après les délices d’une journée consacrée à diverses babioles non intellectuellement laborieuses (depuis une grande lessive – à la main bien sûr – à une grande balade et beaucoup de bavardage avec Sylvie – on se demande si on ne va pas tenter un volontariat vraiment sur le terrain avec la DCC*, peut-être pas tout de suite mais ils prennent aussi les retraités et il n’est pas même obligatoire d’être baptisé - en passant par un petit coup de Biram et la consommation d’une grande quantité de yaourt) – je viens de passer la soirée à l’étude de la Stratégie de Réduction de la Pauvreté du Niger et des politiques et programmes agricoles qui se sont succédé depuis 40 ans.
* Délégation Catholique pour la Coopération

Lorsqu’on a lu tout ça on n’a qu’une envie : plier bagage et filer retourner à nos problèmes à nous, chez nous.
J’ai tout passé au peigne fin : c’est très bien ! Pertinent, juste, réaliste ! Tout a été dit, les meilleures idées ont été couchées sur le papier. La paupérisation des populations et la dégradation de la situation du pays ont été évaluées de façon participative et actées, les erreurs du passé reconnues et les leçons minutieusement tirées, les orientations plusieurs fois redéfinies. Les difficultés actuelles du monde rural ont été finement analysées, l’Etat a pris conscience du caractère essentiel de la « bonne gouvernance » pour le développement visé, tous les acteurs de la société ont été mobilisés pour définir les axes prioritaires d’intervention, la République du Niger et la Communauté Internationale avancent main dans la main sur la pente ardue de l’amélioration du sort des plus démunis… Les stratégies et plans d’action ont été échafaudés, les budgets ont été adoptés, des initiatives pertinentes ont été lancées.

Bref, « ils » savent ce qui cloche, ce qu’il y a à faire, certainement même comment le faire. Pour ce qui est du tiroir-caisse, il faut recourir, au choix, à la coopération bilatérale (Etats Unis, Canada, Danemark, France, Belgique, Italie, Allemagne, Japon, Pakistan, Taïwan, Chine, Arabie Saoudite…), ou à la coopération multilatérale (Banque Mondiale, Organisation Mondiale pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), Union Européenne et PNUD), à moins qu’on préfère solliciter les grandes ONG (Programme Alimentaire Mondial (PAM), UNICEF, Caritas, Croix-Rouge, Care International…) ou quelque organisation caritative à caractère religieux.

Et pourtant…
Pourtant j’ai vu des enfants malnutris. J’ai vu des filles mariées à 13 ans parce qu’elles ne vont pas à l’école de toute façon, alors… j’ai vu des femmes piler du mil à la main en rentrant du bureau, des gens vivre sans eau potable disponible à moins de 3km mais avec la moitié de la case trempée à chaque pluie, j’ai vu des tracteurs abandonnés faute de pouvoir changer une roue, et même des charrues rouillées depuis qu’on a vendu les bœufs. J’ai vu des femmes restées seules au village quand leur mari est parti en exode, des gens expropriés du jour au lendemain, les jeunes hommes désoeuvrés qui attendent allongés sous l’arbre et d’autres qui n’ont pas le temps de cultiver leur champ parce qu’il faut qu’ils louent leurs bras 2j sur 3 dans les plantations des autres….
Pourtant… tout est importé ou presque, les cultures maraîchères sont rares, le niébé est dévoré par les nuisibles, personne ne semble avoir l’idée de mettre les tomates en conserve ou de faire sécher les mangues en excès, la plupart des filières sont complètement déstructurées, charrettes et attelages restent encore trop marginaux…
Pourtant… l’IDH ne décolle pas, la situation alimentaire reste chroniquement déficitaire, le taux de scolarisation n’atteint pas 40% (je ne parle pas de ce qu’il reste des cohortes en fin de cycle…)

Alors que faire ?
Si ceux qui doivent savoir savent déjà tout (et ne font pas), qu’apporter de plus ?
J’espère au moins avoir le temps de comprendre, il ne me reste que 2 mois.


Un petit Biram pour chanter les louanges du grand Pitti Kori

Le petit Biram est tout à fait né mercredi (13/09/06, qu’on consigne au registre !). Même un peu plus réduit que ses prédécesseurs il garde un belle envergure et un son profond. Ses cordes à peine tendues sonnent déjà avec ampleur, il a de beaux jours devant lui. Ses réglettes sont élégantes, mais il pue toujours comme un vieux chameau, combien de jours lui faudra-t-il passer à l’air pour devenir fréquentable ?
Par miracle Sylvie m’avait accompagnée au cours ce soir-là, pour découvrir le centre de formation, le Biram et Barka. C’est ainsi que nous avons pu rapporter l’instrument chez moi – ½ h d’aventure, sur la moto de nuit sur la route ensablée, avec les vélos sans éclairage et les camions qui klaxonnent, Sylvie derrière moi le Biram dans les bras.
La laiterie où j’ai trouvé une chambre à louer (ex-case de passage des membres de la coopération italienne, encore utilisée lorsqu’ils viennent soutenir la coopérative laitière – cf.
http://www.laitsain.com/institu/insti_it_unimi.html ) aura donc un locataire clandestin ; celui-ci est discret comme une guitare sèche, et malgré ses prétentions il ne saura pas outrepasser l’odeur de lait ambiante…

Sylvie devant ma fenêtre, dans l’attente de pouvoir enfin aller se laver les mains de cette puanteur.
La présence de Sylvie était une bonne occasion de prolonger le cours par une longue conversation avec Barka. Puisque le Biram se laisse docilement gratouiller pendant que l’on écoute et qu’on questionne, pourquoi s’en priver.
Par pudeur pour ce pays je ne voudrais pas retracer nos échanges – et m’en tiens à regretter sobrement que le milieu politique ici puisse visiblement se montrer aussi irresponsable, contre-productif et malhonnête dans le domaine de la culture que nous avons déjà pu le constater dans l’urbanisme, l’agriculture ou l’éducation.

Pour ne pas nous laisser dans l’amertume, Barka nous a fait don de la légende de Pitti Kori associée à la ballade du même nom, rendue célèbre au Niger par la reprise du thème pour une pièce théâtrale diffusée à la télévision.
Je préfère ne pas vous la dévoiler en version électronisée. Nous la partagerons un soir, dans la pénombre, en nous figurant au bord du lac, peut-être un son de Biram dans l’oreille. Il faudra seulement me demander de vous la conter. Ainsi la tradition sera-t-elle respectée.