Procrastination avérée.
Depuis le départ de Florent, je ne sors plus guère. Un peu de jogging le matin tant qu’il fait frais, occasionnellement. L’aller-retour jusqu’au bureau où Vanessa m’accueille, le marchand de fruits et légumes en route, la vendeuse de riz. Non que je sois tombée dans une mélancolie profonde à tendance autiste, seulement que je me consacre en quasi-exclusivité à l’écriture de mon mémoire, quoique fort laborieusement et avec une lenteur induisant un retard marqué sur mon planning initial (2 semaines environ). Ma maladie serait plutôt la procrastination (consulter wikipédia si besoin !) ou « syndrome de l’étudiant » au début de chaque section, qui me conduit à peaufiner des heures le paragraphe précédent au lieu de poursuivre, alors que je sais que le temps presse. La meilleure preuve en est que j’écris cet article, en dépit de l’urgence d'en finir… Mais trêve de narration nombriliste, nous sommes au Niger.
Mes fenêtres sur le monde qui m’entoure sont toutes étroites, si bien que mes aventures manquent d’intérêt, de même que mes réflexions profondes (d’où ce calme plat électronique prolongé). Ceux que ces dernières intéresseraient tout de même pourront lire quelques unes des 150 pages de mon mémoire, tout ce que je pense de ce pays n’y est pas dit mais beaucoup se laisse aisément percevoir.
Karim est mon principal contact local, et ses aventures relatées presque quotidiennement constituent mon feuilleton favori (sincèrement, c’est d’un tout autre niveau que ce que la télé diffuse ici).
Avec mon entêtement habituel et mon refus de l’injustice quelque peu infantile, j’ai fini par le persuader lui aussi qu’il ne peut pas s’en tenir à se désoler de son sort. Entre quelques coups de main aux copains et voisins, pas payés, quelques dépannages délicats pas payés pour les garagistes du coin, quelques courses pour remplacer un copain taximan fatigué (… eh non, pas payées… heureusement il ne lui demande pas de mettre de l’essence…), quelques commissions pour sa mère (pas payées… mais elle au moins le nourrit), quelques vidanges pour ma moto (promis-juré, moi je le paie, mais de là à constituer un revenu significatif, il y a du chemin) et des heures passées à boire du thé et à causer (quand il a de quoi payer le sucre), il aurait un peu tendance –lui – à se laisser aller à une certaine mélancolie qui n’est pourtant pas dans sa nature.
Il y a de quoi s’indigner : alors que ses compétences font de lui un « consultant mécanicien » (on vient le chercher quand on ne sait pas solutionner une panne, et lui y parvient toujours), qu’il possède une boîte à outils de compétition toute neuve (merci Florent), qu’il a l’esprit d’entreprise (cas d’exception dans ce pays), qu’il est serviable et honnête (ce qui explique peut-être son insuccès)… pas moyen de trouver un emploi solide. Est-ce parce qu’il est rêveur ?
A force d’y croire moi-même, je lui ai mis dans la tête qu’il devrait bien trouver le moyen de monter son activité, puisque les autres sont trop bêtes pour profiter de cette main-d’œuvre d’élite. Mais monter son propre garage et réussir à survivre une année est plus qu’une gageure ici. Alors il a postulé pour devenir chauffeur dans les quelques sociétés publiques de la place ; on a dit à sa mère venue se renseigner de l’avancement du dossier que c’était en cours, mais que de toute façon on avait reçu du ministère la liste des prochains embauchés alors… (pas de bras – pas de chocolat ; pas de piston, pas de relations – pas de fonction).
Il s’est penché sur la possibilité de devenir taximan (j’ai protesté, sa mère aussi), tout en reconnaissant que compte tenu du prix de l’essence et des redevances quotidiennes, pouvoir assurer seul l’entretien du véhicule ne suffirait peut-être pas à assurer la rentabilité de l’affaire sur le long terme.
Alors… il s’est rappelé qu’il sait aussi faire la cuisine. Et qu’il a une bonne tête. Et que tout le monde le connaît dans son quartier. Et qu’il y a un collège et deux écoles. Et que sa mère a un vieux frigo dont elle ne se sert pas, et un réchaud de secours qu’elle pourrait lui prêter. Et qu’il pouvait donc… ouvrir une « buvette ». Entendez « petite restauration de rue ». Je fronce les sourcils m’imaginant lui barbouiller l’enseigne : « chez Karim, le gentil mécano-cuistot ».
Il est allé voir un menuisier et lui a demandé un devis pour une cabane avec comptoir, tout juste le strict nécessaire pour se lancer : restauration de rue, certes ; mais tout de même, il faut protéger le frigo.
Et il est retourné retourne à
Rien n’y a fait. Ils lui ont demandé… un bulletin de salaire.
Pour une banque censée « soutenir les couches les plus défavorisées de la population dans ses activités génératrices de revenus »… Une histoire de fous. Karim pourtant si calme n’a pas pu se retenir : « Franchement, vous croyez que si j’avais un bulletin de salaire, je viendrais vous demander un crédit pour ouvrir une buvette ? »
Pour information, il demandait 150 000 FCFA – ce qui correspond très exactement à deux cent vingt huit euros et soixante sept centimes. Bien que Papa m’ait recommandé de ne jamais prêter de l’argent à un Africain (ce que je peux comprendre, au su du niveau local de prévalence du risque), Karim sait que s’il trouve au moins la moitié, je lui prête le reste. Mais il doit se débrouiller pour la première moitié.
Ce soir, je lui ai donné les coordonnées d’une mutuelle de microfinance.

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