Une saison des pluies au Niger

Wayno, laabu, kayna beena hari : Kaydiya Niger ra (Le soleil, la terre, un peu d'eau du ciel : une saison des pluies au Niger) De passage au Niger pour quelques mois, quelques petits bouts de vie d'ici

Friday, December 01, 2006

Le petit Biram est bien arrivé lundi. Moi aussi. Le bilan sanguin dit que je n’ai ni maladie tropicale, ni carence préoccupante. Les copains sont là et prêts à partager du temps. Florent fait de son mieux pour mettre son stress de côté et partager un peu de temps calme le soir ensemble à la maison. On discute beaucoup, ça apporte énormément. Tout va bien.

Pourtant c’est si difficile… De voir tout le monde courir, faire vite, regarder ses pieds, froncer les sourcils, soupirer, oublier que les autres autour sont aussi des personnes, parce qu’on n’a pas le temps, pas que ça à faire, qu’il y a tant de monde… de deviner que si peu de gens ont vraiment l’impression de choisir ce qu’ils font de leur journée, alors qu’en théorie on a tant de liberté de choix dans nos pays…

A Niamey j’étais toujours un peu décalée – c’était normal et tout le monde l’admettait fort bien : avec une pareille couleur de peau, que voulez-vous ? - mais ici, avec mon air très « comme tout-le-monde », sera-t-il possible de suivre mon chemin un peu cahoteux sans être condamnée pour n’avoir pas voulu jouer avec les mêmes règles que chacun, pour avoir « décroché » du système ? Sera-t-il possible de ne pas oublier ce que j’ai appris pendant 6 mois pour continuer à faire vraiment ce que je juge important, plutôt que ce que la facilité et la norme indiquent comme piste par défaut ? Comment s’intégrer tranquillement avec ses différences sans se sentir jugé, catalogué…

Ces questions ne s’appliquent pas qu’à moi, loin s’en faut. Et peut-être d’ici quelques mois serais-je rentrée parfaitement dans le « moule », et ces questions auront-elles disparu. Qui vivra verra.

La fin de mon séjour en Afrique de l’Ouest a été marquée par une visite au Togo. J’y étais dans un cadre formidable sur tous les plans, et les conversations passionnantes qu’on m’y a offertes valaient à elles seules le voyage. Je sais désormais que le fatalisme n’est pas l’apanage des pays musulmans.

Au retour j’ai rencontré Ibrahim - à côté de moi dans le bus.

Il vient du bord du fleuve, entre Ayorou et Tillabéri ; il est Sonrhaï. Très jeune, il est parti en exode gagner sa croûte ; d’abord il allait chercher des voiture à Cotonou pour les revendre au Mali. Mais ce n’était pas assez lucratif pour lui alors il est devenu indépendant.

Il a la double nationalité : Nigérienne et Malienne.
Tout simplement parce que lorsqu’il s’est présenté au poste de contrôle, disant qu’il avait perdu ses papiers, on lui a refait l’intégrale mais comme s’il était… malien (la culture et la langue Sonrhaï sont implantées dans les deux pays, et Ibrahim parle bien le Bambara).

Depuis quelques temps, il travaille à Lomé. Il est négociant. Il vend différentes choses, selon les opportunités : parfois des vêtements, des chaussure de sport venues de Dubaï ou de Chine, mais en ce moment surtout des matériaux de construction (du sable…) venu lui aussi…. De Chine !

Il me dit qu’avec le coût de la vie chez nous, il ne voit pas bien ce que peuvent croire ceux qui risquent leur vie pour tenter d’immigrer chez nous. Quil vaut mieux se lancer en Afrique de l’Ouest…
Il a bien raison. Mais combien pensent comme lui ?

Les artisans de Château 1.

Je suis de retour en France depuis 3 jours maintenant. Et j’ai bien plus la fièvre de retrouver chacun, en face à face, que de continuer à discourir en pianotant face à mon écran. Néanmoins il faut encore au moins une petite analepse.

Juste avant de partir… il y a eu la vente bien compliquée de la moto, les adieux « mine de rien » à Barka et Karim entre autres, la distribution de tout ce qui avait plus d’utilité à Niamey qu’à Paris (qui veut une moustiquaire ? un économe ? des tongues vertes en plastique ? des rideaux rouges ? une sacoche HEC ? de la javel en cachets effervescents ? un demi pot de café lyophilisé ? 5 livres de poche hétéroclites ? ), la quête des derniers justificatifs pour la comptabilité le l’ONG…

Et puis, quelques heures avant le départ, tout était enfin terminé. Paula m’a accueillie chez elle avec ma grosse et ma petite valise, mon Biram, mes 2 revues pas encore lues. Après une heure de bavardage, j’ai réalisé que je n’étais toujours pas allée faire un tour dans les boutiques des artisans du quartier où j’habitais. J’avais toujours dit « un jour » mais je craignais tant les assauts de ces marchands toujours sans le sou que je ne m’étais en définitive pas risquée à entrer voir…

Et il fallait que j’achète un petit cadre à photo pour Silvie ; une bonne raison de se jeter à l’eau.

Alors j’arrive au carrefour de « château 1 », salue le Touareg devant la boutique dans l’angle, il me prie d’entrer « même seulement pour le plaisir des yeux », j’accepte. Il me décrit les bijoux suspendus : qui les fabrique, qui les porte, quand et pourquoi, quels sont les symboles sur les pendentifs en nickel… je sors de là les mains vides mais les yeux et les oreilles remplis de toutes ces merveilles. Ils sont 5 à m’attendre à la porte. Je promets que je viendrai voir chacun, aujourd’hui j’ai du temps (j’étais réputée dans ce quartier pour avoir toujours du travail et pas le temps pour boire le thé et marchander).
Boutique suivante : artisanat du cuir. Le vendeur m’explique les différentes techniques, me montre les différents outils, m’indique où chaque objet a été fabriqué. Boutique suivante : bijoux et cuirs. J’apprends à différencier les bijoux et ornements touaregs de leur homologues bororos. Ce n’est pas très difficile en somme. Je découvre les vertus nettoyantes du khôl – indispensable dans le désert, comme collyre contre les irritations ou pour éliminer le sable dans les yeux… boutique suivante. Cuir et vannerie. J’apprends quelles vanneries sont l’ouvrage des haoussas et lesquelles sont faites par les Touaregs d’Agadez. Je découvre que si les touaregs dont des porte-clefs, ce n’est pas que pour les rares touristes : c’est avant tout pour porter leurs clefs, qui ne sont pas celles de leurs demeures puisqu’ils n’en ont en général pas, mais celles des sacoches que transportent leurs chameaux (enfin dromadaires). Boutique suivante : sculptures diverses. D’ici et d’ailleurs. De bois, de laiton, de corne. Et encore, et encore.

Je reviens éberluée : ces marchands sont pour la plupart aussi artisans ; ils ne fabriquent toutefois en général qu’1 ou 2 objets parmi tout leur étal. Mais ils connaissent toute l’histoire que chacune de leurs autres marchandises. Jusqu’à la provenance des matériaux.
J’ai finalement dans mon sac une pileuse en bois sombre, un peigne d’ébène et le petit cadre pour Silvie. Et je suis reconnaissante de cette heureuse inspiration qui m’a permis de ne pas quitter le Niger sans avoir vu tout ça.