Une saison des pluies au Niger

Wayno, laabu, kayna beena hari : Kaydiya Niger ra (Le soleil, la terre, un peu d'eau du ciel : une saison des pluies au Niger) De passage au Niger pour quelques mois, quelques petits bouts de vie d'ici

Friday, August 18, 2006

Etats d’âme - Il pleut

Depuis 2 semaines l’eau vient presque régulièrement, les latérites sont inondées tous les 3 à 4 jours environ. Le fleuve a pris de l’embonpoint, les moustiques vigoureux sont rejoints par de nouveaux insectes de toutes sortes et toutes tailles, on dort mieux et j’ai envie de partager du thé et des gâteaux autour d’une conversation amicale et tranquille. Tout est presque possible – si ce n’est justement ce temps de calme et de conversation posée : comme la pluie, l’amitié ne vient pas sur commande.

La surcharge de travail sans résultats et la solitude commencent à faire sentir leur poids, mes « dérives comportementales » m’indiquent que je suis chamboulée, que je cherche à compenser quelque chose. Je perds en rafale des objets auxquels je tiens, c’est un indice qui ne trompe pas.

C’est une drôle de vie « entre 2 » ici, toute pleine de paradoxes :
- bip bip !... avec un rythme de travail du même ordre que chez nous, juste une organisation tout à fait différente pour que les aléas et de lenteurs qui sont légion ici n’immobilisent pas tout...

- casse-tête : face à une complexité et une ampleur de la tâche qui donnent le vertige tant il y a de pauvreté, l’impression à la fois que les initiatives manquent (surtout de la part des privés qui ont de l’argent mais ont la vue si courte et ne savent faire que de l’import-export !!!) et parallèlement que les projets pullulent , que chacun y va de son petit programme d’accès à l’eau, de sécurité alimentaire, de diversification des cultures, de lutte contre la désertification, de protection de l’antilope en danger, de scolarisation des enfants handicapés, de valorisation de la datte molle d’Agadez… qu’il n’y a plus une commune de bonne volonté au Niger dans laquelle un bienfaiteur quelconque n’ait planté son drapeau… chacun arbore ses bonnes intentions et de ses théories, et pourtant la pauvreté se creuse encore…

- perplexité : où l’on rencontre des familles où l’on peut travailler au ministère, regarder les défilés de mode à la télé, avoir fait ses études à l’étranger, faire à manger dans la cour, passer l’après-midi à somnoler devant la télé et laisser traîner la nourriture au chaud sans même avoir l’idée de la mettre au frigo, laisser ses enfants faire pipi par terre et jeter leurs détritus n’importe où… (comme si le changement était venu trop vite, avait tout bouleversé sans que les choses puissent se mettre en place harmonieusement…)

- étau-sandwich : tenaillée par une obligation de résultat (au moins réussir à comprendre quelque chose, et à monter un projet réaliste) tant pour mon mémoire que pour l’ONG qui m’a fait confiance, et les gens de ce pays qui attendent tant de nous - et pourtant le sentiment d’être négligeable, démunie, abandonnée à mon sort, prise au dépourvu et ne sachant ni où ni comment prendre les choses à bras le corps…

- modernité bancale : disposant de moyens technologiques (l’électricité, l’ordinateur toute la journée, Internet quelques heures par jour) mais sans pouvoir éviter les coupures impromptues, les dysfonctionnements en tout genre, le manque de services fiables, les routes impraticables, la saleté partout…

- tumulte : perdue dans la vie impersonnelle d’une capitale, marquée par la distance et la réserve (multipliées par 100 du fait de ma couleur de peau) – mais perpétuellement invectivée – Nassara bonsoir ! Nassara ! Booooooonsoir ! – et pas le moyen de faire 2 tours de roue sans que tout le quartier soit au courant.

- misère et fatalité : confrontée à l’abondance (de riz, de mil, de maïs, de bananes) sur les marchés - et simultanément à l’obsession ambiante du gain facile, la mendicité omniprésente (avec cette peau je suis sensée être un porte-monnaie à pattes), sans pourtant rien pouvoir faire de concret (je n’ai trouvé aucune association qui s’occupe CONCRETEMENT des enfants des rues, seulement des organisations balbutiantes qui n’ont encore que leur bonne volonté en poche, manquent d’idées toutes simples à entreprendre avec peu de moyens, et cherchent des financements qu’elles seraient aujourd’hui bien en peine de gérer…)

- autisme : et surtout, ce que je supporte le moins, ce manque d’initiative et ce regard si souvent hébété de tant de Nigériens et plus encore de Nigériennes, indépendamment de leur « niveau social »… se retranchent-elles tout au fond d’elles-mêmes pour endurer toutes les négligences, les humiliations, les déceptions, se placer hors d’atteinte et se garder de l’amertume ? Et a contrario ces quelques contacts de valeur mais frustrants, avec des femmes vives mais malheureusement bien trop occupées elles aussi pour pouvoir m’offrir du temps…

Ah, malheureuse ! il semble que je me laisse encore aller à la révolte, au désaveu, à l’incompréhension. Et c’est une voie sans issue…
La courte durée de mon séjour ici – assortie du manque de temps en brousse au franc contact des gens et de la vie à l’état brut – ne me laissera pas le loisir de comprendre ce pays. Cependant je dois m’efforcer de m’approcher aussi près que possible de la réalité sans la rejeter…

Comment trouver l’humour pour toujours caresser d’un œil rieur tous ces paradoxes ? Comment jeter l’inutile, inventer la voie juste et prendre sa place ?
C’est peut-être pour apprendre à vivre avec toutes ces questions que je suis ici.

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